Mario D'Eercommuniquez avec moi

Enseignant, auteur, biérologue

Une bière enivrante


Certaines bières laissent dans notre souvenance l'empreinte indélébile d'une implosion gustative d'une grande splendeur. La source de cette imprégnation peut varier considérablement. Boire une première Mort Subite Lambic à Bruxelles dans l'estaminet du même nom exerce habituellement cet effet, que l'on aime cette bière ou non. Il s'agit ici d'une communion solennelle avec le grand esprit de la papille céleste. Boire une bière, n'importe quelle bière, avec Demi Moore (ou Tom Cruise, c'est selon), nous transporte de toute évidence du côté de l'euphorie immatérielle, surtout si nous nageons, nus, dans la même chope... D'autres élixirs se suffisent à eux-mêmes. Humecter nos mandibules avec une seule de ses larmes élève alors notre âme à un niveau transcendantal où toute notion du malt et du bien devient chimérique. La Brasal Bock est l'une de celles-là!

J'écris exportation entre guillemets car à l'époque, le simple fait de livrer de la bière dans le village voisin constituait une exportation!

Il s'agit d'une bière de fermentation basse qui offre à notre profondeur buccale une riche explosion de saveurs de malt chocolaté et d'alcool, le tout délicieusement balancé sur un axe d'une légère acidité. L'équilibre de ces offrandes gustatives s'exprime dès l'introduction du nectar dans notre bouche. Elle développe sa grande douceur longtemps après que la bière ait franchit la frontière de notre intimité. Comme pour toutes les bonnes choses de la vie, elle est bonne en tout temps. Seulement, avec ses 7,8 % alc./vol. il faut se méfier de l'embuscade. Froide, elle constitue un apéritif qui sait éveiller nos organes du goût : chaude, elle les apaise avec beaucoup de sensualité (sans toutefois les endormir, ce qui constitue un atout lorsque l'on s'éclabousse avec vous savez qui). Chaude, elle représente une bière-dessert particulièrement savoureuse. On peut d'ailleurs l'utiliser pour cuisiner un coulis onctueux qui enjolive les gaufres du petit déjeuner! J'en ai fait l'expérience au Festibière de Chambly et croyez-moi, depuis c'est le délire de l'ivresse matinale.


Ce style de bière fut développé vers le XIVe siècle en Allemagne. Comme cette bière était destinée à «l'exportation» on brassait alors une bière renfermant un taux d'alcool plus élevé. J'écris exportation entre guillemets car à l'époque, le simple fait de livrer de la bière dans le village voisin constituait une exportation! Le mot bock s'écrivait de plusieurs façons dans les différents parlés allemands. Dans l'un de ceux-là, le mot désignait également un bouc, d'où l'illustration classique qui orne généralement l'étiquette de ce type de bière. La tradition allemande servait cette bière d'un grand raffinement pendant les saisons d'automne et d'hiver seulement. Heureusement, Brasal a pris l'initiative d'offrir ce produit pendant toute l'année.


Le style bock a donné naissance à deux sous-styles : la «double bock» (Doppelbock) et la «bock de glace» (Eisbock). Quelques Doppelbock sont régulièrement offertes par les succursales Vintage de la LCBO. On les reconnaît par le suffixe «-ator» que le brasseur y accole habituellement. La marque la plus connue est sans aucun doute la Kulminator de la brasserie Kulmbacher d'Allemagne. C'est la même maison qui brasse la plus célèbre «Ice-beer» au monde: la Reichelbräu Eisbock. C'est en effet cette brasserie qui inventa un système unique de courroies empêchant les cristaux de glace de se former autour de l'alcool afin de filtrer sa bière! Labatt a développé, ici au Canada, un système semblable de vis-sans-fin, accomplissant la même fonction. La brasserie canadienne-devenue-belge inventa ce procédé à des strictes fins de filtration tandis que l'institution allemande l'a créé afin d'augmenter de façon naturelle le pourcentage d'alcool dans la bière.


La LCBO offre une interprétation libre de la bière de glace : l'Eisbock de la Niagara Brewing Cie. Elle se rapproche beaucoup plus d'une double bock mais puisqu'elle fait congeler sa bière à un moment de la production, elle utilise la terminologie la plus noble. Elle vaut un détour du côté de l'Ontario!
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rédigé en 1997