Mario D'Eercommuniquez avec moi

Enseignant, auteur, biérologue

Saint-Ambroise Pale Ale


L’étiquette de la Saint-Ambroise ne laisse aucun doute sur son style. En bas à gauche les mots «pale ale» sont imprimés. En bas à droite, l’équivalent français nous propose «bière blonde». Lorsque nous nous offrons l’intense plaisir de sa consommation, elle nous offre une robe cuivrée, à mi-chemin entre la «blonde» et la «rousse». Pourquoi ne pas l’avoir traduit par «bière cuivrée» alors?

La deuxième chose qui frappe mon imagination est le fait que le seul attribut retenu pour caractériser la bière est sa coloration. On ne se limite qu’à ses apparences pour la nommer, faisant fi de ses originalités gustatives.

Une brève enquête nous permet de constater que les dictionnaires de langue française prévoient une entrée «pale-ale» (avec trait d’union). On nous informe qu’il s’agit d’une bière anglaise blonde, une ale claire (Le Petit Robert). Le correcteur Antidote, qui veille sur ma prose, nous propose une définition semblable: «Bière blonde, d’origine anglaise.» (remarquez l’inversion de l’objet et du qualificatif entre les deux définitions – il ne s’agit donc pas de plagiat!).



La première chose qui frappe mon imagination est le simple fait que le mot soit inscrit aux dictionnaires, confirmant ainsi son acceptation dans la langue de Molière! Cette inscription francisée sur l’étiquette devenait inutile. Qui plus est, le brasseur a escamoté le détail important «d’origine anglaise». Nous le comprenons puisque ce nectar ambrosien est infusé et fermenté à Montréal, sur la rue qui est justement honorée par son nom: la rue Saint-Ambroise.



Jusqu’à la révolution industrielle, la couleur habituelle d’une bière est brune. Les techniques de maltage, alors en cours partout dans le monde, produisent un malt foncé. Cette particularité est due aux techniques d’assèchement du malt après sa germination. Elles utilisent une source de chaleur difficilement contrôlée. Lorsqu’il fut possible d’exercer un contrôle plus précis sur cette variable calorifère, on inventa des malts plus pâles. Cette innovation coïncide avec la démocratisation du verre transparent. Jusqu’alors les nectars de l’orge sont servis dans des vases en céramique qui dissimulent la couleur de ses vêtements. Le consommateur porte ainsi peu d’attention à cette caractéristique. Lorsqu’il est soudainement en mesure de voir ce qu’il invite dans ses entrailles, le client devient plus circonspect et exigeant dans ses choix. On constate que la limpidité de la bière ainsi que sa coloration exercent une influence sur les ventes. Comme nous l’avons mentionné dans notre chronique précédente, le mot «ale» est historiquement un synonyme du mot «bière». La plus pâle de celles-ci se voit tout simplement attribué le sobriquet de «pale». Plus foncée, elle se nomme «brown ale». La noire quant à elle est déjà connue sous le nom de «porter» ou de «stout».



La deuxième chose qui frappe mon imagination est le fait que le seul attribut retenu pour caractériser la bière est sa coloration. On ne se limite qu’à ses apparences pour la nommer, faisant fi de ses originalités gustatives. Grand bien m’en fasse! Alors voici ma contribution personnelle complémentaire.




Le style d’origine nous propose en Angleterre une bière douce-délicatement-amère-de-houblon. Elle titre habituellement 3,5 % - 4 % alc./vol. Son interprétation nord américaine nous propose une partition faisant monter les décibels à 5 % alc./vol. La douceur de son malt caramélisé est semblable sur les deux continents. Le pourcentage d’alcool supérieur des pays du Nouveau-Monde oblige les brasseurs à ajouter un peu plus de houblon dans les infusions, soulignant ainsi un peu plus sa personnalité amère. Cet équibre de douceur et d’amertume rend ce type de bière plus sensible à la température de service. Plus elle est servie froide, plus son amertume s’affirme. Servie chambrée, ou même «tablette» son caramel épouse les contours du houblon pour nous offrir une virtuose de l’équilibre gustatif. En d’autres mots, la même bouteille nous offre deux bières considérablement différentes dépendant de la température de son service. Je recommande fortement de la servir chambrée aux repas ou avec les fromages. Ce style est également sensible au vieillissement. Il ride vite! La péremption suggérée sur la Saint-Ambroise Pale Ale est de six mois. Elle est à son meilleur dans le mois suivant sa mise en marché, alors que le caramel est encore généreusement présent dans la bouteille. Servile chambrée, il s’agit alors à mon avis de l’une des meilleures bières brassée sur cette Terre incertaine. Plus cette bière approche de sa date de péremption, plus elle doit être servie froide.