Mario D'Eercommuniquez avec moi

Enseignant, auteur, biérologue

Les saintes nitouches du goût


L'homme consomme de la bière depuis la nuit des temps. Il doit avoir ressenti les effets de sa première cuite le lendemain matin. Il associa spontanément l'effet euphorique de sa consommation à une intervention divine et ne se gêna pas pour communier avec les grands manitous du péché originel. Enfin, le péché n'existant pas, la nécessité de l'inventer motiva les premiers entrepreneurs moraux à faire de l'alcoolisme une tare sociale à combattre

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Il n'en fallait pas plus pour que les saintes nitouches intègrent à leurs lobbys la bière comme évocation du démon.

Ainsi, depuis l'aube des temps, des vagues réactionnaires de puritains déferlent sur la plage de la consommation d'alcool. Qu'à cela ne tienne, la boisson qui était le plus souvent recommandée pour lutter contre l'alcoolisme fut pendant très longtemps, plusieurs siècles en fait, la bière! Cette divine recommandation s'explique par le fait que jusqu'à la fin du XIXe siècle, la bière était considérée comme un aliment plutôt qu'une boisson.


Cette considération offrait aux Chrétiens une belle occasion de se divertir pendant le carême et les jeûnes: si la nourriture solide était proscrite, sa variante liquide était quant à elle, prescrite! Le plus célèbre jeûne au monde fut sans aucun doute celui de Martin Luther, cet Allemand ayant inventé le protestantisme. Il consomma de joyeuses rasades de Bock pendant le jeûne de Worms en 1521. Les pères de Munich brassaient justement pour les jours suivant le Mardi gras, une Bock plus forte en alcool - donc plus nutritive - qu'ils nommaient la «Bock du salut». Enfin, en allemand ça s'écrivait plutôt Salvator. Profitez du fait que c'est encore le carême au moment où Zone est lancé à la conquête de l'Outaouais pour faire acte de solidarité chrétienne avec le célèbre philanthrope germanique. La Société des alcools du Québec vous offre justement cette bière originelle.


Il ne faut donc pas s'étonner de la considération qui est dévolue au pain qui est alors surnommé «la bière solide»...


Les décrets modifiant le statut «nutritif» de la bière pour lui conférer celui de «boisson alcoolique» sont subliminalement formulés à la fin du XIXe siècle alors que l'industrie brassicole devient, effectivement une industrie. Jusqu'alors une entreprise artisanale, l'industrialisation de la fabrication de la bière exerce de profondes influences sur le développement du style désinvolte. Celui-ci renferme moins de valeur nutritive, amplifiant ainsi l'effet de «communication-avec-les-êtres-supérieurs»... La bière solide devient du pain liquide! La relation demeure essentiellement la même. On inverse tout simplement le rapport de prestige.


Il n'en fallait pas plus pour que les saintes nitouches intègrent à leurs lobbys la bière comme évocation du démon. Elles atteignent leur heure de triomphe lorsque le mot «bière» est gravé dans le plus célèbre amendement de la Constitution américaine: la Volstead Act, mieux connue sous le nom de la prohibition. Peu de bonnes gens se souviennent du nom du président ayant fait voter la loi, mais tous connaissent le patronyme de l'Italien dont cette intolérance lança la carrière: Capone. Alphonso de son prénom, mieux connu par le diminutif Al. Ses premiers contrats? La vente de bière à Chicago. Puis il acheta toutes les brasseries de la ville des vents. Le reste de l'histoire est justement une histoire assez connue.