Mario D'Eercommuniquez avec moi

Enseignant, auteur, biérologue

Quelque Chose


Chaque bière est unique. Toute tentative de regroupement dans une classification parfaite est impossible. Aux limites existentielles de la dégustation, nous pouvons établir autant de façons de regrouper les bières qu'il en existe de marques.


Les chroniqueurs de la chope céleste s'appuient d'abord sur les béquilles de la fermentation principale pour construire un échafaudage de familles de bières: les hautes, les basses et les spontanées, aussi popularisées par les mots ale, lager et lambic. Ils regroupent ensuite les bières par styles plus ou moins homogènes en terme d'apparence visuelle et gustative: stout, gueuse, pilsener, etc. Ce paradigme permet de regrouper la majorité des bières de la terre entière. Sauf que.

Que saint Arnould veille sur mes papilles... Dès que nous la versons dans notre verre, ses arômes capiteux de cerises et de clous de girofles nous éperonnent dans un mouvement lascif et particulièrement aguichant.

Certains styles flirtent avec les mêmes papilles en utilisant des arguments puisés de la même lettrine du grand livre des rîmes. La frontière entre les porters et les stouts ne possède aucun poste frontalier. Une marque donnée peut facilement porter deux nationalités (avec et sans jeux de mots). Ces nuances peuvent être amplifiées par nos propres états d'âme selon que nous soyons plus ou moins réceptifs à l'amertume.


Le défi de classifier les bières s'alambique d'avantage lorsque le brasseur se mêle de mélanger des bières de différentes familles. Il en est ainsi des célèbres Black and Tan qui marient une fermentation basse, habituellement une lager blonde, à une fermentation haute, généralement un stout. Certaines bières belges célèbres représentent des virtuoses de l'assemblage. Les plus fameuses gueuses font partie de cette race: Cantillon, Mort Subite, Lindemans, etc. Rappelons que la gueuse est un mélange de lambic de différents âges. Il s'agit donc d'une combinaison d'un même type de bière. D'autres grands crus de la Belgique combinent des familles différentes: une bière de fermentation haute à une bière ayant subi une fermentation spontanée en cuve de garde. Les deux plus célèbres brasseries utilisant cette méthode sont Liefmans à Oudenarde et Rodenbach à Roeselare. Ces unions forment les styles Brune et Rouge des Flandres et se traduisent par les grandes marques suivantes: Liefmans Goudenband et Rodenbach.


Mais comment nommer maintenant cette nouvelle bière d'Unibroue? Elle assemble, dans sa brasserie de Chambly, une bière autochtone et un brassin traditionnel, aromatisé aux cerises et aux épices. Celui-ci a de particulier qu'il est importé de la brasserie Liefmans de la Belgique, en cuves d'acier inoxydable.


Cette bière constitue le mariage céleste d'une bière respectant les traditions séculaires de brassage européen à un brassin issu des techniques les plus sophistiquées de brassage nord-américain. Comment la nommer, comment la classer, cette chose? Voilà Quelque Chose* à faire réfléchir.


Goûtons-y maintenant. Mais, il faut d'abord la faire chauffer!#@*! Ciel de tempête et manche de fourquet: faire chauffer une bière!? Irrésistible. Alors que le précieux liquide caresse notre peau, toute notion de bien et de mal bascule irrémédiablement de l'autre côté de l'irrationnel, en plein coeur de l'émotion. C'est chaud, tendre et sucré. La cerise gorgée de soleil appose sur nos lèvres un premier baiser d'une grande voluptée. Puis, l'appel intime de la grande communion aspire une première larme. Ses mouvements ondoyants impriment d'abord dans notre intimité la marque de ses saveurs acidulées. Ils nous enveloppent ensuite du velours onctueux de ses fruits juteux. L'explosion des épices allume le feu de notre propre implosion. C'est beau, c'est bon. Nos préoccupations existentielles prennent le bord et vivement une deuxième gorgée, puis une troisième.

Mais soyez sur vos gardes, elle titre 8 % alc./vol., sans jamais goûter l'alcool. Avec cette bière, la modération puise toutes ses lettres de noblesses. Le problème ici, c'est que j'en modérerais bien une deuxième immédiatement. Quelque Chose mais pas n'importe quoi... Une bière parfaite pour l'hiver.


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* Il s'agit vraiment de son nom: «Quelque Chose»!rédigé en 1995