Mario D'Eercommuniquez avec moi

Enseignant, auteur, biérologue

Le plaisir de déguster


Objet de passion et de culte, la bière offre à nos papilles une source inépuisable de plaisirs. À l’image de l’univers, notre existence de dégustateur connaît une expansion continuelle. Suite au Big Bang de notre première gorgée, nous acquérons au fil des larmes qui s’évanouissent dans nos profondeurs, un savoir de plus en plus vaste. Nos aptitudes de goûteur sont en perpétuel développement. La perfection est absolument inaccessible.

Les perceptions sensorielles des goûteurs professionnels peuvent varier jusqu’à 40%! Il en est de la bière comme de la vie; l’atteinte de la perfection ne constitue pas une source importante de bonheur. La jovialité est dans le mouvement et non dans l'immobilité. Cesser d’avancer signifie cesser d’exister. Voilà la source de notre raison d'être sur cette planète incertaine. Il s'agit de cultiver, de faire fructifier et surtout d'amplifier notre capacité orgasmoleptique.

Maîtriser la dégustation doit être considéré comme un moyen, un outil. La finalité du goûteur doit plutôt être la poursuite - par opposition à «la recherche» - du bonheur. Il s’agit d’un objectif infini, incommensurable, dont la plénitude ne cesse de grandir. Elle représente une parcelle d'infinité dans nos existences. Bref, le «meilleur goûteur du monde» n'est pas celui qui «est en mesure d'identifier mieux que son frère l'amertume d'une bière» mais plutôt celui qui «a la capacité de se laisser bercer par la douce sensation de bonheur qui succède à une vague d’amertume». L'orgasme est en soi absolu: l'atteindre en 3 minutes ou en trois heures est secondaire. Y avoir accès et s'y tremper l'âme importe beaucoup plus - nous évitons volontairement ici de parler du timing. Ceux et celles dont l'objectif est strictement relié à la maîtrise de la dégustation ont tendance à créer une hiérarchie. Elle entraîne sur son chemin le snobisme et l'artifice, ce qui représente l'antithèse du plaisir. La rigueur doit être au service du plaisir et non l'inverse.
«Faites-vous confiance», constitue l'envers de la modestie. Ce sont vos papilles et vos perceptions. De là part toute discussion. Si vous percevez nettement une sensation d'amertume sur le derrière de la langue: il y a de l'amertume dans cette bière.

Le plaisir comporte plusieurs dimensions. Il importe de toutes les cultiver. Il y a d'abord le plaisir pur, celui des sensations agréables que chaque gorgée procure spontanément. Il y a ensuite le plaisir de pouvoir le décrire, ce plaisir. Pour soi bien entendu, mais surtout pour le partager et le communiquer, ce qui a pour effet de l’amplifier. Il y a finalement le plaisir de s'épanouir dans nos existences, dans nos corps, d'intégrer à nos vies toutes les couleurs du spectre. Plus nous percevons les nuances du goût de différentes bières, plus nous sommes en mesure de nous épanouir, ce qui a pour effet de nous rendre heureux et heureuses.

La recherche du plaisir étant maintenant bien énoncé, il implique deux dispositions préliminaires chez le postulant jouisseur. Deux qualités à la fois complémentaires et contradictoires: la modestie et une bonne dose de confiance en soi! Le yin et le yang, le noir et le blanc, les deux balises de notre existence qui n'est jamais totalement noire, ni totalement blanche. La principale qualité d'un bon goûteur réside dans ses aptitudes à intégrer ces deux traits contradictoires: être modeste et avoir pleinement confiance en ses moyens. Une modestie légèrement relevé de scepticisme. En effet, nous avons tendance, les être humains, à nous faire d'abord une opinion puis ensuite de trouver les motifs qui la justifient. Changer d'idée est très mal perçu. Pourtant, dans la dégustation des bières, il s'agit d'un phénomène à éviter. Il existe une quantité incroyable de variables et de circonstances indépendantes du buveur influençant le goût de la bière. Cristalliser une opinion dans du béton est non seulement contraire à la nature de la bière mais encore, peut devenir une importante source de frustration, donc d’anti-plaisir.

«Faites-vous confiance», constitue l'envers de la modestie. Ce sont vos papilles et vos perceptions. De là part toute discussion. Si vous percevez nettement une sensation d'amertume sur le derrière de la langue: il y a de l'amertume dans cette bière. Votre copain ne la ressent peut-être pas, subjugué qu'il est par la dominante du caramel! Qu'il en soit ainsi. Il ne s'agit pas ici de déterminer qui a tort ou raison mais bien de prendre une autre gorgée, puis une autre jusqu'à ce que l'autre ressentent ce que vous ressentez. Je vous assure qu'indépendamment du type de bière dégustée, au douzième échantillon, vous partagerez la même ivresse..

Il faut bien le souligner, l’enivrement constitue une composante intrinsèque du plaisir. Il s’agit du lubrifiant social, de la santé, etc. Ne soyons pas trop puritains; l'alcool à petite dose est un germe de paradis dans nos esprits. L'alcool à fortes doses constitue un raccourci pour l'enfer. Ici, plus que dans toute autre chose, la question d'équilibre est cruciale. Le maintenir nous ouvre les portes de l'éden; le perdre nous fait basculer de l'autre côté du bonheur. L’abus de l’alcool, à l’instar de tous les autres abus, nous conduit au paradis de l’anti-plaisir donc chez Satan.