Mario D'Eercommuniquez avec moi

Enseignant, auteur, biérologue

Mort subite à l’Halloween


Depuis la nuit des temps, la bière entretient avec la mort d’étranges relations. Dès sa découverte, on a attribué les effets de sa consommation à des interventions divines. Voilà comment les peuples anciens communiquaient avec les esprits supérieurs, ou si vous préférez, se mettaient en état de spiritualité. «L’état avancé de spiritualité», l’ivresse ultime si vous préférez, est l’équivalent de nos jours à être ivre à en perdre toute sensation, c’est-à-dire, être ivre mort! À quoi rêve-t-on lorsque notre sommeil est le résultat de ces libations généreusement arrosées? À toutes sortes de choses, mais en règle générale, nous éprouvons au réveil, le sentiment d’avoir visité l’enfer. Le monarque de ces abysses ténébreuses a inspiré un grand nombre de noms de bière, Duvel la première, un mot néerlandais - flamand puisqu’elle est Belge - signifiant diable, comme dans l’expression «elle est bonne en diable!». Les copies Lucifer, Satan, La Maudite, etc. titrent toutes au delà de 8 % alc./vol. et offrent par la même occasion autant de raccourcis pour nous permettre de communiquer un peu plus rapidement avec les êtres supérieurs.


Ce pouvoir imaginatif que conférait la bière, lorsque qu’elle s’emparait de la raison de nos lointains ancêtres, a incité les Égyptiens à construire des brasseries dans les tombeaux des pharaons. De plus, les défunts apportaient avec eux, non seulement leurs corps momifiés, mais également une réserve de différents types de bières en offrande aux divinités. D’où l’expression «mise en bière» par laquelle le mot «bière» désigne la caisse oblongue où le mort est enfermé; un cercueil quoi! Il importe toutefois ici de souligner l’antériorité de ce dernier mot dans la langue française. Il s’y introduit en 1080, en provenance du francique* bera. Il désigne le coffre dans lequel on place les morts. L’origine de bière-la-boisson est quant à elle allemande, bier. Il signifie tout simplement boire ou boisson, et a fait son apparition dans la langue de Molière en 1429 en remplacement du mot «cervoise» (boisson presqu’identique, mais non-houblonnée). Je me dois ici de souligner l’aberration dont j’accuse ma propre culpabilité: le célèbre poète comique n’ayant vu le jour que deux siècles plus tard (en 1622), le mot ne s’est certainement pas introduit dans la langue qui emprunte son patronyme comme synonyme.

On nommait le coup «mort subite». Le propriétaire du café eu l’heureuse idée de rebaptiser son entreprise en l’honneur de ce jeu.

La Mort Subite


L’une des plus célèbres bières belges, toujours disponible à la société des alcools du Québec, porte ce nom diabolique. Il n’est pas inspiré de l’effet que le liquide exerce sur les buveurs mais plutôt d’un jeu de dés. Les clients de l’estaminet la Cour Royale, à Bruxelles, s’adonnaient à ce passe-temps alors qu’ils étanchaient leurs soifs avec faro, gueuze ou lambic. Souvent, ils devaient interrompre leurs pauses-cafés pour retourner travailler. On déterminait alors qui allait payer l’addition en lançant les dés. On nommait le coup «mort subite». Le propriétaire du café eu l’heureuse idée de rebaptiser son entreprise en l’honneur de ce jeu. Il s’agit de nos jours, d’un must lorsque l’on visite la Belgique (Bruxelles, rue de la Montagne aux herbes, à deux gorgées de la Grand’Place). Il faut absolument goûter au faro, un lambic ajouté de sucre candi au moment du service ou tout simplement une gueuze, dont les saveurs très aigres n’ont rien à voir avec le produit édulcoré qui est exporté. La brasserie De Keersmaecker, celle qui nous offre ces bières ici au pays, a tout simplement négocié dans les années 60, les droits d’utilisation du nom pour ses produits embouteillés.Il s’agit néanmoins d’un choix idéologiquement judicieux pour les célèbres festivités costumées du mois d’octobre.


* Francique: langue des anciens Francs, qui origine du germanique occidental. Si nous remontons le temps encore plus loin, nous constatons que tous les chemins mènent effectivement à Rome, alors que la souche commune de ces langues et dialectes intermédiaires est le latin.