Mario D'Eercommuniquez avec moi

Enseignant, auteur, biérologue

Michael Jackson, mon père «spirituel»


La fermentation de cette passion bousculait mon existence depuis déjà longtemps. Elle entraînait mes réflexions, de temps à autre, loin du boulot... Un jour, mon patron m’extirpa du pays des rêves. Il annonça l’objet de ma prochaine affectation : suivre les palabres de la Conférence internationale sur la prévention du crime à Portland, (Oregon, États-Unis).

Je profitai naturellement de ce séjour dans la capitale des rosiers pour explorer les sentiers de la bière. Ils étaient passablement courts à l’époque. Portland ne rêvait même pas de se transformer en ce paradis de la bière qu’elle est maintenant devenue. Lors de ma brève visite, un seul bistro-brasserie y transformait l’eau en bière. Aujourd’hui, même en y visitant trois bistro-brasseries par jour, il faudrait quelques semaines pour s’abreuver à la source de la connaissance céleste. Je passais donc mes soirées à trinquer au seul bistro-brasserie de l’endroit: la Columbia River Brewery. J’avais ainsi amplement le temps de lire ce livre que je venais de découvrir : «The Simon and Shuster Pocket Guide to Beer», signé par un certain Michael Jackson.
La réputation de Monsieur Jackson flotte au-dessus de nos papilles comme l’ombre de Pasteur donne un sens à l’action des levures. Ses bourgeons gustatifs ont tracé le chemin de mon existence bièrophile.

À la page 142, l’auteur dit du pub où mes fesses usaient le mobilier : «A pub is planned»... Cette petite phrase campe tout le phénomène de la révolution dans laquelle nous sommes plongés. À sa sortie de presse, le livre était déjà déphasé! Depuis, les guides vieillissent à la vitesse des découvertes d’Einstein sur la lumière, soit, à peu de quasars près, à la même cadence que celle de Jackson faisant passer le liquide sur ses précieuses papilles lors des analyses. Dans l’état actuel des choses du monde effervescent du brassage, l’édition est aux guides ce que le son est à la lumière. Comment diable fait-il alors pour maintenir le rythme ? Sa réponse révèle comment il applique la théorie de la relativité des choses : «Il fut une époque où Bill Owens* me téléphonait pour m’informer de l’ouverture d’une nouvelle brasserie et j’étais en mesure de lui dire la marque, l’année et la couleur de la voiture de chaque actionnaire de la nouvelle entreprise...».

S’il ne fait aucun doute que Michael Jackson a lancé la première gorgée de ce mouvement culturel biérologique, il lui fallait boire à la chope de certains brasseurs. Des pèlerins marchaient également dans la même direction et ces chevaliers de la quête du graal méritent une tournée. Le premier nom qui vient spontanément à l’esprit de Jackson lorsqu’on lui demande de nommer ces conquérants est Charlie Papazian, le fondateur le l’American Homebrewer Association. Les autres patronymes jaillissent de sa bouche telle une Fin du Monde qu’on aurait secouée avant de faire sauter son liège : McAuliffe (Jack, de la New Albion Brewery), Maxwell-Stuart (Peter, de la Traquair Brewery), les quatre fondateurs de CAMRA (Angleterre), Maytag (Fritz, de la Anchor Brewery, États-Unis), Finkel (Charles, de Merchant du Vin, États-Unis), ainsi que les Belges Crombeck (Peter), Celis (Pierre), Boon (Franck) et Van Roy (Jean-Pierre). Pour être certain que je n’en oublie aucun, Jackson prend soin d’écrire tous ces noms au dos d’une carte d’affaire.

La réputation de Monsieur Jackson flotte au-dessus de nos papilles comme l’ombre de Pasteur donne un sens à l’action des levures. Ses bourgeons gustatifs ont tracé le chemin de mon existence bièrophile. Lorsqu’il déambule d’un salon à l’autre, portant une cravate à sa propre effigie, on est porté à confirmer cette fierté à la limite de la prétention. Ce n’est pourtant pas le cas, l’homonyme du non moins illustre rockeur étant animé d’une simplicité et d’une modestie admirables. L’ornement vestimentaire était le cadeau d’une inconnue qui s’était présentée à une séance de signature à New York. Au lieu de demander un autographe au célèbre auteur, elle lui avait offert un petit colis enveloppé dans du papier argenté. Il découvrit quelques heures plus tard la nature du présent et porta celui-ci jusqu’au jour où il dut assécher les larmes des bières y ayant trop suinté. Malgré les promesses du nettoyeur, le trésor lui fut retourné abîmé. À la recherche de l’admiratrice, il fit paraître une annonce dans le Ale Street News, puis voulut lui acheter six cravates additionnelles! Elle refusa et lui remit plutôt trois nouvelles cravates... Bref, notre héros ne se prend pas pour l’étiquette que nous pourrions être tentés de lui accoler.

Profil britannique «à la Hitchcock» et regard dénué d’émotion, Michael Jackson marche lentement. Carnet de notes dans la poche de sa chemise et dictaphone dans celle de son veston, il trottine d’un stand à l’autre, au rythme de celui qui sait que le bonheur n’est pas une destination mais la route qui mène partout. Enfin, du moment qu’un verre lui est tendu ici et là sur son passage... Disponible et généreux de ses commentaires, il ne s’impatiente pas. Ses antennes gustatives ne faiblissent jamais et ses observations semblent toujours à l’affût, au xième verre comme au premier. D’accord, après un certain temps, les gestes ralentissent, le regard s’embrume et le bonheur irradie, mais le jugement transcende continuellement.

Jackson honore les dives mousses à grandes rasades. Lors des séances de dégustation à l’aveugle il est habituellement le premier à effacer toute présence de mousse dans ses verres. Plus tard loin dans la soirée, il laisse un peu de liquide au fond de ses verres. Il demeure prudent et préfère discourir sur le positionnement de ce qu’il est en train de goûter que sur la qualité de la bière. Dans l’univers de Jackson, il existe peu de mauvaises bières: la dernière qu’il a bue était une désinvolte très faible en alcool, aux États-Unis, il y a très, très longtemps...

Il est naturellement invité partout. Lors de notre rencontre, il arrosait l’ouverture de la troisième édition du Mondial de la bière en articulant un français impressionnant. Jackson ne court pas les festivals de la bière, il les survole.

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* Bill Owens est l’un des premiers, sinon le premier, à avoir lancé des bières originales et saugrenues aux États-Unis : bière à la citrouille, la bière la plus amère des États-Unis, etc. et constitue maintenant une figure légendaire de la bière au pays de l’Oncle Sam.