Mario D'Eercommuniquez avec moi

Enseignant, auteur, biérologue

Liberté de choisir?


Il y a une dizaine d’années, l’émergence des microbrasseries suscitait des rires discrets chez les grandes brasseries industrielles. Sceptiques, les patrons des géants brassicoles ne se préoccupaient guère de ces minuscules entreprises. À l’époque, les nouvelles naines ne représentaient que de petites bulles dans la chope du marché de la bière. Les gorgées ont passé. En continuelle évolution, les goûts des consommateurs se sont raffinés. En moins de dix ans, le marché de la bière de spécialité a conquis environ 5 % des préférences des consommateurs. À première vue, ce chiffre peut sembler insignifiant. Il est toujours moins élevé que le prix ajouté aux produits et services que nous consommons sous forme de TPS et TVQ… Mais 5 % du plus important marché de consommation de boissons alcoolisées donne de l’emploi direct à près d’un millier de personnes et représente un chiffre d’affaire de plusieurs millions de $. Dans une perspective évolutive, cette part du marché poursuivra sa croissance pour éventuellement doubler dans la prochaine décennie. Il ne faut donc pas s’étonner de voir les grandes brasseries réagir.

Molson, Labatt et Oland ont récemment adopté des stratégies «d’achat d’espaces» dans les épiceries et dans les débits de boisson, menaçant ainsi l’industrie de la microbrasserie au Québec.

Molson et Labatt offrent depuis quelque temps des bières de spécialités aux consommateurs québécois. Molson le fait de façon plutôt hypocrite en habillant une rousse brassée dans ses usines d’une étiquette évoquant la nature bucolique de la Colombie-Britannique et portant le nom de Capillano. Au goût toutefois, la Rickard’s Red n’est tout au plus qu’une honnête désinvolte. Sa robe rousse est beaucoup plus un mirage gustatif qu’une source de saveur. Au rayon des bières de spécialités, la couleur offre aux consommateurs une façon efficace de se distinguer. Lors de son introduction sur le marché, elle n’était offerte qu’en fût. Il était alors bien difficile de déterminer son origine précise. Molson se sert maintenant de cette bière bien ordinaire dans la concurrence qu’elle livre aux Brasseurs du Nord dans les débits de boisson, tentant de détrôner la Boréale Rousse. Amateurs de bières de dégustation, ne vous laissez pas duper par ces manoeuvres douteuses. Molson nous offre également la célèbre mexicaine Corona et l’hollandaise Heinneken. Bien qu’il s’agisse de bières fort populaires, il ne s’agit pas de bières de spécialité. Plus aqueuse que Corona, tu te noies. Plus mouffetée qu’Heineken, tu perds tous tes amis…


Labatt propose quant à elle, sous la raison sociale de «Les bières de spécialités Oland» de véritables bières de spécialités provenant surtout de Belgique et du Royaume-Uni, entre autres : les belges Leffe (brune et blonde), Hoegaarden, Belle-Vue, et la britannique Boddington's Pub Draught. Labatt appartient depuis quelques années au groupe belge Interbrew. Ce dernier a développé une solide expertise dans la distribution et la vente des bières de spécialité sur le vieux continent, qu’elle reproduit ici au Québec. Elle comporte toutefois un volet caché qui nuit considérablement aux petites entreprises québécoises : elle propose aux détaillants des conditions de vente et de mise en marché de leurs produits très «alléchantes». Elle «achète» tout simplement des espaces de plancher dans les établissements. L’une des conditions est naturellement de diminuer la visibilité des produits des microbrasseries québécoises, diminuant ainsi notre choix en tant que consommateur

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L’Association des microbrasseries a formellement déposé une plaine auprès des autorités compétentes. D’ici les résultats de l’enquête, les amateurs de bonnes bières disposent d’un puissant outil pour rendre à César ce qui lui appartient : leurs pouvoirs d’achat.


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rédigé en 2001