Mario D'Eercommuniquez avec moi

Enseignant, auteur, biérologue

Les mots pour le dire



L'art de la dégustation est d'abord et avant tout une question de communication.


Le dialogue se déroule d'abord entre la bière et moi. Je dois ensuite vous raconter cette histoire. Le défi ici est important: l'encre de la bière n'est pas de la même substance que les arômes de ce journal. Je suis en quelque sorte un traducteur! Il s'agit de deux types de communication aux antipodes l'un de l'autre. Seulement, lorsque je déguste une bière, c'est elle qui m'abreuve d'effluves plus ou moins immatériels. La communication est directe, spontanée. L'effet est immédiat. Lorsque j'écris, je dois respecter une ribambelle de règles de la rédaction: sujet, verbe, complément, temps des verbes, accord du participe passé, heure de tombée et j'en passe, vous le savez bien. Ici, la communication est plutôt tangentielle. Il faut de plus trouver des phrases et des mots signifiants. Je dois vous décrire ce que j'ai fait passer de l'autre côté de ma profonde intimité de telle sorte que vous soyez en mesure de reconnaître une bière lorsque vous la buvez à votre tour. Cette question revêt une importance cruciale notamment lorsque vous choisissez de boire la même bière que j'ai décrite dans un article.

Mais ici comme dans la vraie vie, il ne faut pas oublier que l'aboutissement est inévitable. Aussi bien verser dans son verre quelques éclats de paradis, avant de s'y retrouver.

La plus importante qualité d'un bon dégustateur n'est pas sa capacité physique de goûter mais bien son attitude à l'égard de la noble boisson. Faut-il faire ce que l'on aime ou aimer ce que l'on fait? Doit-on boire ce que l'on aime ou aimer ce que l'on boit? La question est beaucoup plus profonde qu'elle ne semble l'être de prime abord. À cet égard, les apparences de la bière jouent un rôle important dans le développement de nos dispositions. Comme en amour, l'essentiel est invisible... mais à l'instar des grands sentiments, les apparences sont incontournables lorsque nous buvons les yeux ouverts. La plus importante qualité d'un bon dégustateur est surtout d'avoir l'esprit ouvert. En d'autres mots, de boire ce qu'il aime tout en aimant ce qu'il déguste.


Comme dans la vie, ce n'est ni tout à fait noir ni tout à fait blanc. La vérité se situe quelque part dans l'univers en perpétuelle expansion entre ces deux pôles... Le plaisir intrinsèque du goûteur, enfin le mien, ne réside pas dans le geste de boire les bières qu'il préfère mais bien dans la joie que lui procure leurs décryptages.


La deuxième plus importante qualité d'un bon goûteur relève aussi du cours de psychologie 101: être curieux, s'abreuver de cette soif insatiable de tout connaître et de profiter pleinement, goulûment, de chaque transpiration qui disparaît dans la profondeur de son existence. La curiosité de découvrir les nouvelles bières mais aussi de re-découvrir celles qu'il connait déjà (ici, ma pudeur m'interdit de trop m'étendre sur la comparaison avec les relations amoureuses).La troisième plus importante qualité d'un bon goûteur est en fait le corollaire du précédent: la volonté de pratiquer. Il en est de la dégustation de la bière comme des Olympiques; pour s'améliorer, il faut répéter inlassablement les gestes de notre profession... En matière bière, le risque se profile aisément: à trop boire, on ne goûte plus! Sans parler des conséquences pour sa santé. Mais ici comme dans la vraie vie, il ne faut pas oublier que l'aboutissement est inévitable. Aussi bien verser dans son verre quelques éclats de paradis, avant de s'y retrouver.


Pour en revenir aux mots pour le dire, le titre de cette chronique, voilà une occasion de décupler le plaisir de boire ou encore de le réhabiliter. Le plaisir d'écrire me fait penser à cette sempiternelle question existentielle: dois-je écrire ce que j'aime ou aimer ce que j'écris? Les mots pour le dire, c'est avant tout l'émotion que nous amplifions lorsque nous dégustons avec une personne qui s'abreuve de la même passion. Le mariage de nos exclamations nous élève beaucoup plus haut que l'addition de nos gorgées isolées!