Mario D'Eercommuniquez avec moi

Enseignant, auteur, biérologue

Le vase à boire


Le verre est bien utile pour nous permettre de transporter la bière du fût ou de la bouteille jusqu’à notre bouche. Je ne connais personne qui boive directement du fût, mais personnellement, je tète directement du goulot dans des circonstances particulières: l’été, sur le quai au lac Cameroun en plein milieu de l’après-midi. Je consomme alors une désinvolte très froide qui donne un sens aux perles de sueur qui s’extirpent de mon corps après l’effort. Quelques heures plus tard, devant la danse des couleurs qui s’évanouissent de l’autre côté du lac, en accompagnement du soleil qui achève déjà de réchauffer les corps sur la côte du Pacifique, j’affectionne le calice trappiste d’Orval. Il n’est pas question de servir une Orval ailleurs que dans ce verre, ni d’utiliser ce verre pour autre chose que de l’Orval. Pourquoi? Le plaisir de déguster dépend d’une foule de tracasseries émotives dont le verre dans lequel s’amusent les petites bulles. Cela ne veut pas dire pour autant que chaque bière doit être servie dans son propre verre. Enfin oui, il est préférable de ne servir qu’une seule bière par verre. Plusieurs bières dans le même verre risquent de le faire déborder, ce qui occasionnerait en quelque sorte un gaspillage.

Le vase à boire offre d’autres avantages. En versant, on évacue une partie des gaz emprisonnés dans le liquide qui, en se faufillant au travers les molécules légèrement visqueuses, se bousculent l’une l’autre vers la surface. Ils créent ainsi l’illusion qu’une crème se forme sur le dessus de la noble boisson. Elle porte officiellement le nom de faux-col. Au fil des gorgées que nous faisons couler dans le long corridor tubulaire bordée de nos lèvres, elle burine les parois d’une dentèle plus ou moins sensuelle. Le tableau ainsi esquissé rend le souvenir de son passage particulièrement aguichant. De plus, cette dépressurisation par évacuation de gaz allège le liquide d’un poids qui ne se rend pas dans notre estomac.
Nous le savons tous, sans cette coquille extérieure, la matière aurait plutôt tendance à établir une flaque plate, d’abord sur la table puis sur le plancher, ce qui ne serait pas très esthétique pour consommer une bière de première qualité dans un pub!
Ce phénomène nous procure un plus grand confort intérieur pendant le contact intime. Nos ailleux ne se préoccupaient guère de ce détail. À l’époque, la chope de grès dissimule le précieux liquide. L’utilisation du verre translucide ne se généralise qu’après la révolution industrielle. Ce grand bouleversement a fait plus que de démocratiser la transparence, il nous a permis de voir ce que nous buvions (enfin, pas moi personnellement). Il entraina des modifications importantes aux méthodes de brassage et de maltage ayant conduit au développement de bières pâles et scintillantes.

Plus qu’un simple objet pratique, le verre habille le nectar coloré; il lui donne une forme. Nous le savons tous, sans cette coquille extérieure, la matière aurait plutôt tendance à établir une flaque plate, d’abord sur la table puis sur le plancher, ce qui ne serait pas très esthétique pour consommer une bière de première qualité dans un pub! Il existe essentiellement quatre formes de base: les coupes, les chopes (ou godets), les flûtes et les tulipes. En règle générale, pour une bière est pétillante ou très mousseuse, la coupe (ample) ou la tulipe (ample) est recommandée. Les chopes et les flûtes conviennent mieux pour les boissons moins pétillantes ou moins mousseuses. Sauf pour le godet, la plupart des verres disposent d’une partie permettant de le tenir à un endroit où notre main n’est pas en contact avec le liquide, gardant imaculée l’image de la bière et surtout, protège la bière d’un réchauffement par notre peau.

Le volume, la forme et sa décoration ne sont que des particularités esthétiques dont «l’importance est dans les yeux de celui qui consomme.» Jumelé à l’art de verser une bière, l’utilisation du verre d’apparat adéquat, nous dispose au doux plaisir de la dégustation. De plus en plus d’estaminets –sous le leadership de la compagnie «Les bières de spécialités Oland», filliale de la brasserie Labatt proposent le service respectant le protocole belge. Les produits Hoegaarden, Kriek Belle-Vue, Leffe et Stella Artois y sont servis directement du fût selon un protocole unique en utilisant le couteau à mousse.

Le tableau impressionniste vivant qui s’offre alors à nos yeux nous dispose à recevoir la communion solennelle; le baiser de la bière. Il vaut le détour. La prochaine fois que vous visiterez un pub orné de l’enseigne «Stella Artois», portez votre attention sur les poignées de fût et observez le rituel du barman. S’il respecte la consigne à la lettre, vous découvrirez une face cachée de la planète du service de la bière.
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rédigé en 1995