Mario D'Eercommuniquez avec moi

Enseignant, auteur, biérologue

L’intervention du diable


Aucune bière, même la plus somptueuse au monde ne peut offrir à mes papilles le moindre réconfort devant la terrible tragédie qui a défilée sous mes yeux mardi le 11 septembre dernier. Imaginez les coïncidences : le mois 9, le jour 11, numéro de téléphone des situations d’urgences. La deuxième Guerre mondiale s’est aussi amorcée un 11 septembre. Les caméras me transportaient tout autour et dedans le drame, alors que j’étais confortablement assis dans mon fauteuil. Mais ce n’était pas du cinéma. Dans ma tête et dans mon âme, les événements jetaient une ombre lugubre sur mes sentiments. Aucune bière, même la meilleure au monde n’aurait pu offrir à mes radars du goût le moindre réconfort. D’ailleurs, il est bien connu que la consommation d’alcool lève les inhibitions. En vertu de ce principe, non seulement elle dévoile le fond de ma personnalité, mais elle amplifie également mes émotions. Je préfère arroser mes joies plutôt que de noyer mes peines. Une journée comme celle-là, je suis particulièrement vulnérable à l’amertume. Ma sensibilité sensorielle se superpose ainsi à ma sensibilité émotive, décuplant ainsi sa force, râpant le derrière de ma langue, emportant avec elle, le fond de mon âme dans les abîmes ténébreux de l’enfer.

Comme le disait Kahil Gibran, nous sommes les fils et les filles de la Vie qui a soif de vivre, encore et encore. Étanchons cette soif avec la boisson la plus vieille de l’humanité, n’importe quelle marque

Agnostique de nature, j’éprouve une grande difficulté à définir ce qu’est Dieu, cette force absolue qui gouverne l’univers. Pour moi, Dieu est sans équivoque céleste, mais le diable est fatalement humain. L’esprit satanique qui a concocté l’assaut du 11 septembre ne ressemble en rien au personnage onirique, jovial et espiègle, qui inspire le brassage des célèbres bières de tradition belge qui honorent si fastueusement mes papilles: Duvel, Satan, Lucifer... Incidemment, si nous suivons la trace des soupçons les plus souvent exprimés, nous remontons vers la source d’un intégrisme religieux qui interdit toute consommation d’alcool! J’ai souvent entendu dire que l’abus d’alcool provoquait la violence... j’ai l’intime impression que son abstinence fondamentaliste provoque des effets encore pire! Je préfère la modération aux abus, tous les abus. L’équilibre habite la modération et non les extrémités...


Lorsque le nombre de morts dépasse le nombre de bulles dans un verre de bière, lorsque des kamikazes sont convaincus de faire le bien en se donnant la mort, entraînant avec eux ne serait-ce qu’un seul innocent, je perds mon appétit. J’ai alors soif d’eau et rien d’autres. Jean-Jacques Rousseau disait que l’homme naissait fondamentalement bon, mais que la société le corrompait. Je crois plutôt que l’homme arrive sur cette Terre incertaine fondamentalement neutre, mais bourré de bonnes intentions, dont celle de faire honneur aux valeurs qu’on lui propose. Lorsque ces valeurs font fermenter l’esprit de la destruction contre ses frères terriens, je perds un peu de ma naïveté. L’éclat de mon optimisme s’affadit un tantinet. Je dois prendre une grande respiration avant une prochaine gorgée.


Mais je vais la prendre, cette prochaine gorgée, et une autre après celle-ci. La bière n’est-elle pas la boisson de l’amitié? De la convivialité? Comme le disait Kahil Gibran, nous sommes les fils et les filles de la Vie qui a soif de vivre, encore et encore. Étanchons cette soif avec la boisson la plus vieille de l’humanité, n’importe quelle marque, et portons un toast en levant notre chope bien haute, au triomphe des forces du bien et de la liberté, à la mémoire de celles et de ceux qui ont subitement quitté la matérialité sans l’avoir demandé.