Mario D'Eercommuniquez avec moi

Enseignant, auteur, biérologue

Il ne suffit pas d’aimer


Il ne suffit pas d’aimer, en plus il faut détester. À quel besoin fondamental correspond le réflexe de dénigrer les bières des grandes brasseries industrielles, lorsque l’on met en valeur celles des microbrasseries? Voilà ma grande question existentielle ces jours-ci. Je vous présente ma réflexion et mes questions.

Je remarque aussi que parmi les petits, il y a aussi des profiteurs qui exploitent le préjugé favorable que nous leurs accordons, pour abuser de nous sans scrupule.

L’une des choses qui attisent le plus ma curiosité et mon scepticisme est cette tendance qu’ont certains amateurs à vouloir dénigrer des bières pour mieux apprécier les leurs. Ils assoient leurs préférences sur une hiérarchie qui doit nécessairement prendre racine dans le négativisme… Ils doivent nommer des bières mauvaises. Pour se rassurer? Après avoir donné des cours sur l’initiation à la dégustation à des centaines de personnes, je constate qu’effectivement, l’apprentissage du goût a quelque chose de profondément insécurisant. Je constate que souvent, la différence est beaucoup plus importante que le goût du produit lui-même. J’ai rencontré plusieurs amateurs de bières se pâmer devant des bières infectées. Pour eux, la bière ne l’est pas! C’est beaucoup plus facile d’apprécier les grands écarts que les nuances gustatives. C’est beaucoup plus facile de se distinguer en exagérant qu’en étant équilibré!


J’ai commencé à boire en 1972. Fidèle amateur des Nordiques, j’ai bu de la O’Keffe pas à peu près jusqu’en 1978. De 1978 à 1983, j’ai switché à la Black Label. Pas pour son goût, mais tout simplement parce qu’à l’époque, elle se vendait moins. Je m’assurais d’obtenir une bière froide lorsque je la demandais dan un bar. Je n’ai pas eu besoin de les renier pour tomber en amour avec la Boréale rousse lorsque j’ai fait sa rencontre. Je constate bien, lorsque je rebois une O’Keffe, ou une Black, la légèreté de leurs êtres.... Si je me mets à dire qu’il s’agit de la pisse, je me dis que j’ai consommé le produit de mon usine de traitement des eaux pendant bien longtemps. Je manque aussi surtout de respect à l’égard des milliers d’amateurs de cette marque.


Je remarque que plus la cible est grande, plus nous avons tendance à viser dedans. Les gros méchants d’un bord, et les pauvres petites victimes de l’autre. On rabâche l’argument que les grands font la vie dure aux petits! C’est beaucoup plus facile de dénoncer un géant anonyme que le petit artisan. Je constate pourtant qu’un nombre considérable de bières importées, perçues comme micro-brassées, sont décoctées par de grandes brasseries! Qui mettent en application les mêmes pratiques commerciales dans leurs pays . Pourquoi ne pas cracher sur le cidre ou la limonade. Voilà probablement l’expression de ce qui fait que l’être humain est justement humain. Il y a plus de meurtres et de voies de faits entre les personnes qui se connaissent qu’entre étrangers! Plus on est proche, plus on est sensible aux caractéristiques de l’autre, et plus on «intolère» certains de leurs tics, qui s’amplifient dans nos perceptions, à devenir insupportables.


Le grand esprit de la justice humaine a saupoudré dans toutes les classes sociales un judicieux dosage de bonté, d’indifférence, mais aussi de médiocrité. On retrouve des tricheurs et des opportunistes partout. D’après mon expérience, les petits sont aussi très méchants entre eux.


L’art brassicole doit respecter des règles dictées par la nature, depuis la production agricole jusqu’aux transformations à la malterie et à la brasserie. L’homme est ici un coordonnateur et non Dieu. La notion de ce qu’est une bonne bière reste relativement floue dans mon esprit, mais celle d’une mauvaise bière est bien claire: lorsque le brasseur a perdu le contrôle, et que la nature a pris le dessus – ce qui se traduit dans le monde de la bière par: infection bactérienne accidentelle, l’altération par la lumière, le déséquilibre des flaveurs par une exagération d’un dosage d’ingrédients (ici, nous entrons subrepticement dans la subjectivité des préférences individuelles – qui sera le sujet d’une réflexion ultérieure), etc.


J’ai une tolérance élevée à l’égard des petites brasseries artisanales qui se fendent le cul en quatre pour nous offrir le meilleur d’elles. J’affectionne les saveurs évolutives de leurs produits, dans la mesure où la bière a été bien brassée! Mais je n’éprouve pas le besoin de détester les bières désinvoltes des grandes brasseries industrielles pour me laisser bercer par les subtils plaisirs qu’elles me procurent lorsqu’elles font un arrêt sur ma langue en direction de mes entrailles.***rédigé en 2000