Mario D'Eercommuniquez avec moi

Enseignant, auteur, biérologue

Gravenchmaker, Luxembourg



Gravenchmaker est une ville très pittoresque dont les maisons s’allongent sur moins d’un kilomètre. Aux pieds de la commune, on se laisse bercer par la Moselle qui descend lentement vers le Rhin. Derrière, la vallée remonte abruptement. On y aperçoit des vignes à perte de vue. Enfin, lové dans une vallée comme celle-là, on ne peut pas voir très loin, même par temps clair. Dans cette région du Grand Duché du Luxembourg, le vignoble est roi. La famille des perles blanches y produit un crémant, méthode champenoise, d’une qualité exceptionnelle. Il n’a rien à envier aux Champagnes, ni en termes de saveurs, ni en termes de couts.

La bière dictait la façon dont elle devait être servie. Si la serveuse avait trop insisté, c’est un verre de mousse que les clients auraient obtenu.

Près de là, on y décocte aussi une merveilleuse pilsener d’origine, la Simon. Il s’agit d’une bière blonde, très effervescente et d’une rondeur moyenne qui se distingue surtout par une agréable morsure de houblon. Là-bas, il s’agit d’une bière plutôt ordinaire, qu’on sert directement du fût, sans prétention.


J’écris «près de là» car là-bas, tout est près de tout, peu importe où nous sommes. Ce petit royaume est juché sur les Ardennes, qui s’allongent jusqu’en Allemagne où elles deviennent le Massif de l’Eifel. Il s’agit de collines d’origine volcanique dont le sous-sol regorge d’une eau très douce; une eau idéale pour les bières de fermentation basse.La langue officielle est le luxembourgeois, une langue apparentée à des parlers allemands, fortement mêlée de vocables français. L’allemand et le français sont toutefois parlés par l’ensemble des 365 000 habitants. Toutes les personnes que j’y ai rencontrées parlent aisément la langue de Molière au rythme de ces airs mélodieux de l’accent germanique. J’y ai donc fait la découverte de la Simon dans un petit café discrètement dissimulé derrière une station de service: de toute évidence un endroit pour les habitants de la région, pas pour les touristes. Je m’installai près du zinc. Les verres suspendus devant moi faisaient scintiller la lumière. Je notai la ligne indiquant leur contenu: 0,4 L. On les remplit souvent ces verres. Dans Luxembourgeois, on retrouve le mot «bourgeois». Cela reflète bien le niveau de vie moyen de la population et leur consommation. La consommation de bière est semblable à celle de leurs voisins allemands: environ 170 litres par personne, par année, soit la plus élevée sur terre.

Déjà, au service de la Simon, on constate sa richesse et son onctuosité. À l’instar de la Guinness, remplir un seul verre nécessite au moins trois périodes de repos entre chaque tirage. Les trois jeunes hommes qui venaient d’entrer en demandèrent chacun une. Je n’ai rien compris à ce qu’ils disaient, mais j’ai bien vu que la gentille dame se dirigeait vers les pompes. Elle consacra plus de trois minutes à honorer leur souhait. La bière dictait la façon dont elle devait être servie. Si la serveuse avait trop insisté, c’est un verre de mousse que les clients auraient obtenu. Enfin, lorsqu’est venu le temps de boire ce nectar doré, le trio ne s’attarda pas indument. Ils vidèrent leurs flutes en cinq gorgées bien comptées. Il m’était facile de le déterminer par l’échelle laissée par l’empreinte de la mousse à l’intérieur de leurs verres. Il s’agit d’un signe de qualité qui ne ment pas. Cinq minutes plus tard, ils acquittaient déjà le prix de leur cervoise et quittaient l’établissement.Je continuai de siroter mon espresso et de grignoter mon pain au chocolat. Voyez-vous, il n’était toujours que huit heures du matin. Une bière pour déjeuner mes amis, faut le faire!


J’ai déjeuné deux fois ce jour-là….

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Automne 1994