Mario D'Eercommuniquez avec moi

Enseignant, auteur, biérologue

«Dites donc DOW!»


Le retour d’une bière culte


Les nostalgiques des bonnes vieilles bières de nos parents, c’est bien la Dow. L’originale, celle qui était fabriquée par la brasserie Boswell, juste à côté des ruines de la fameuse brasserie du Roy, de l’Intendant Jean Talon à Québec. Au passage, soulignons que l’on peut toujours visiter l’endroit, maintenant nommé l’Îlot du Palais.


«Dites donc Dow» résonnait souvent à la radio et au petit écran noir et blanc. Suite aux nombreuses distinctions internationales, un autre slogan se faisait entendre : « Dow, la bière médaille d’or.» Une capricieuse histoire de sels de cobalt, ajoutés aux ingrédients pour favoriser le maintien de la mousse, sonna le glas de cette bière, et la brasserie. Un sombre jour, plusieurs robineux de la vieille capitale se sont rendus directement boire à la table de notre saint patron, Arnould là-haut au paradis, suite à un abus de Dow.

Puis, au fil de cette marche sucrée qui s’évanouit dans les profondeurs de notre gorge, l’amertume du houblon s’ouvre telle une fleur qui s’épanouit au lever du soleil.

L’inquisition subséquente conclut dans l’équivoque, en avançant qu’il y avait probablement un lien entre la marque et les décès. La brasserie Carling O’Keefe récupéra les actifs et les marques de commerce. Les droits sur la marque furent transférés à Molson, suite à sa fusion. La vénérable institution de la rue Notre-Dame à Montréal a longtemps offert aux nostalgiques sa propre interprétation de la Dow; une désinvolte plutôt fade, sans relief, et sans sels de cobalt qui ne sont plus utilisés en brassage de nos jours de toute façon.


Si les droits sur une marque de commerce sont bien définis dans une loi fédérale, les choses sont considérablement différentes au niveau du goût. Dans cet univers, la liberté d’expression n’est entachée d’aucune entrave, bien au contraire. Unibroue puisa son inspiration dans la mélancolie de nos parents pour la création de sa petite dernière; La Bolduc. Apparence qu’elle ressemble à s’y méprendre à la Dow originelle. Mais comment en être convaincu?


Lors de mon passage à une émission radiophonique dans vieille capitale, l’animateur, le non moins célèbre André Arthur, un amateur inconditionnel de bonnes bières, me demanda s’il existait une bière qui ressemblait à la bonne vieille Dow de sa jeunesse. Il importe de noter que la question suivait justement son refus de goûter aux bières d’Unibroue que j’avais apporté, car selon lui, elles sont toutes trop sucrées, des «bières de femmes», avait-il pris soin de préciser avec son sourire taquin (que seul votre humble serviteur pouvait voir), mais sur son ton provocatif assez connu… Encore une fois, moi seul peux témoigner de l’illumination gaillarde qui alluma son visage lorsque la première gorgée se faufila dans son gosier, taquinant au passage ses papilles jouissives. Les auditeurs n’ont eu droit qu’à cette phrase concluante : «Mes amis, c’est exactement ce que je buvais dans les tavernes dans ma jeunesse!».


Que goûte-t-elle? Elle s’aventure sur nos papilles avec des pas plutôt maltés et des saveurs qui évoquent les biscuits à l’avoine. Puis, au fil de cette marche sucrée qui s’évanouit dans les profondeurs de notre gorge, l’amertume du houblon s’ouvre telle une fleur qui s’épanouit au lever du soleil. Est-elle bonne maintenant? Mets-en! Je devrais plutôt écrire, bois-en!, car ce bel équilibre douceur-amertume nous invite à faire danser longtemps sur notre langue ce couple si bien assorti malt-houblon.



Mieux que le Parti Québécois, Unibroue a su réunir des «conditions gagnantes» pour la mise en marché de ce petit bijou gustatif. Elle réhabilita la petite bouteille trapue, mieux connue de son sobriquet «stubby». Elle eut également la délicatesse de mentionner sur la capsule qu’elle était non dévissable. La Bolduc rend aussi un double hommage au patrimoine québécois : à l’égard de Mary Travers, dite La Bolduc, chanteuse populaire de la première moitié du siècle (on parle naturellement des années 1900), ainsi qu’aux scènes d’antan en imprimant, pour le lancement de cette bière, 16 étiquettes différentes! La maison lance d’ailleurs une invitation aux amateurs de faire parvenir des photos ou cartes postales anciennes pouvant illustrer la prochaine série d’étiquettes.

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Rédigé en 2000