Mario D'Eercommuniquez avec moi

Enseignant, auteur, biérologue

L'art de la poésie gustative



La dégustation aphasique est à la bière ce que le plaisir solitaire est aux jeux amoureux



Boire une bière, c’est bien. Déguster la même bière, c’est mieux. Lui donner une personnalité en choisissant les mots qui nous transportent de l’autre côté des considérations matérielles de notre univers, c’est l’orgasme absolu ! Ce geste nous permet de décupler notre plaisir car nous pouvons alors le partager. La dégustation aphasique est à la bière ce que le plaisir solitaire est aux jeux amoureux. Notez au passage qu’il s’agit néanmoins d’une expérience agréable.
Le nuage de son effervescence embrasse nos lèvres de sa douce caresse sensuelle.

Le processus de formulation des phrases que nous utilisons pour fins de publication est d’une grande simplicité. Il procède d’une approche déductive qui se fonde sur seulement 10 références initiales: l’aspect visuel, les arômes (fruités, doux, d’alcool), l’onctuosité, les saveurs de base (sucrée, acide, amère), les variations de ses saveurs de base dans l’arrière-goût et, finalement, l’effet. La transformation de ces mots de base dans la construction de phrases complètement siphonnées procède en quatre étapes.

1: L’imprégnation. Il s’agit tout simplement de prendre une photographie visuelle et gustative de la bière, sans porter de jugement sur le plaisir qu’elle nous procure.

2: L’interaction. L’objet ici est d’identifier les relations entre chacun des éléments présents sur cette photo.

3: La formulation. Nous devons maintenant formuler un texte descriptif présentant les éléments de la photo, ainsi que les relations de ceux-ci entre eux.

4: La métaphorisation. La substitution analogique de la formulation, en texte plus ou moins abstrait, plus ou moins imagé, etc. Ce n’est qu’à cette étape que nous intégrons la dimension «effet» dans la présentation de la bière. Cette qualité relative exerce un effet de levier, c’est-à-dire qu’elle est utilisée afin d’amplifier l’une ou l’autre des caractéristiques de la bière.

Le principal danger qui guette le goûteur est de sauter par-dessus les trois premières étapes afin de passer directement à la quatrième. Le péril jaune est décuplé si le goûteur tente de porter un jugement de valeur sur sa qualité. Ce phénomène est à la dégustation des bières ce que l’émission séminale précoce est aux jeux amoureux! Passons maintenant à un exercice pratique.

L’imprégnation


L’imprégnation est d’une grande simplicité. Nous utilisons tout simplement les 10 dimensions de base comme grille d’observation. Il suffit de noter la présence ou l’absence de chaque élément. Voici un exemple d’une « imprégnation de bière ». Visuel : mousse très épaisse, très effervescente, de fines bulles qui se libèrent régulièrement, mousse qui colle parfaitement aux parois du verre. Nez : très aromatique, fruitée, alcool perceptible. Onctuosité : moyenne, ni mince, ni très onctueuse. Saveurs de base: absence de saveur sucrée, petite présence de saveur acide, présence moyenne d’amertume. On goûte l’alcool. Arrière-goût : d’abord dominé par l’alcool; l’amertume est perceptible après quatre ou cinq secondes. Effet : très agréable à boire.

Remarquez qu’à l’exception de l’effet, ce texte n’offre aucun jugement sur la qualité de la bière. Il ne fait que constater la présence ou l’absence des éléments de la grille. Nous utilisons maintenant ces éléments pour identifier les relations entre chacun.

L’interaction


On peut identifier deux interactions. La première est la relation entre l’effervescence et les arômes. Les arômes sont de toute évidence expulsés du liquide par l’intensité du pétillement. La deuxième se situe au niveau de la saveur d’alcool qui est facile à identifier et qui domine l’arrière-goût. Autour de cette saveur, deux saveurs de base s’articulent : l’acidité et l’amertume.

L’identification d’une ou de plusieurs interactions requiert du goûteur le sens de l’observation. Normalement, les interactions se manifestent d’elles-mêmes pendant que nous procédons à la première étape. L’identification est toutefois un peu plus ardue lorsque nous dégustons des styles de bières offrant peu de saveur

La formulation


Comme nous le constatons, les deux premières étapes nous ont permis de trouver tous les mots de base reflétant la personnalité de cette bière. Nous devons maintenant intégrer ces deux séries de mots en un texte simple.

«Voici une bière dont l’effervescence soutient une mousse très épaisse et qui libère ses arômes fruités et d’alcool. De rondeur moyenne, ses saveurs sont dominées par l’alcool mais nous pouvons facilement goûter son acidité et son amertume moyenne. L’étalement, d’abord dominé par l’alcool, est d’une durée moyenne. On peut percevoir à la toute fin une saveur amère. Cette bière est très agréable à boire».

La métaphorisation


Il faut choisir des exemples n’ayant rien à voir avec la bière afin de remplacer certaines composantes de ce texte. Ici, l’imagination est primordiale. Tous les sujets sont bons. L’important est de se limiter, pour une bière donnée, à un seul créneau d’inspiration. Par exemple, si nous choisissons la musique pour métaphoriser ce texte, il faudrait trouver l’ensemble de nos synonymes dans le réfectoire, le répertoire dis-je, de la musique. Voici maintenant trois versions du même texte, utilisant autant d’inspirations différentes: musicale, poétique et sexuelle (bien entendu).

Inspiration musicale: «Cette bière joue au rythme endiablé d’une chorégraphie sur laquelle les notes fruitées dansent avec l’alcool. Sous le palais, la composition affirme une présence assez onctueuse mais la griffe rythmée de l’auteur imprègne son rythme alcool/amer jusqu’au-delà de l’arrière-goût. Bière particulièrement racée, elle soulève dans notre gorge les acclamations soutenues de plusieurs rappels.»

Inspiration poétique: «Le poème de ce nectar divin récite les rimes saccadées de l’arôme de ses fruits et de l’ivresse de son alcool. Le nuage de son effervescence embrasse nos lèvres de sa douce caresse sensuelle. Dans la profondeur de notre intimité, elle dévoile à nouveau le charme de sa personnalité chaleureuse, ainsi que la souple discrétion de ses voiles amères.»

Inspiration érotique: «L’intensité de ses arômes subjuguants nous transporte dans le monde lascif des gestes amoureux. La chaleur intense de son alcool et la vigueur tonique de ses caresses amères évoquent dans notre corps l’étreinte passionnée des grandes histoires irrationnelles. Elle laboure nos entrailles d’un sillon voluptueux et nous entraîne dans les champs libidinaux des aventures passionnées.»