Un enseignant d'Orléans dans la bière jusqu'aux oreilles


par Adrien Cantin, Le Droit, 5 avril 2011



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Mario D’Eer habite Queenswood Height, à Orléans. Pour les gens du quartier, il est enseignant jovial sociable qui passe, comme bien d’autres, une grande partie de ses étés à l’extérieur. En France, en Belgique, en Suisse, en Angleterre ou ailleurs.

Et au début de chaque année scolaire, les nouveaux élèves de 4e année de «monsieur Mario» à l’école Marius-Barbeau du Conseil des écoles Catholiques du Centre-Est ne se doutent généralement pas, eux non plus, de la double vie que mène leur enseignant. Mais ils finissent part apprendre que Mario D’Eer, le prof peu gâteau qui leur enseigne tous les jours les mathématiques, les sciences ou le français, est une sommité internationale… de la bière.

Un biérologue de grande réputation, en effet qu’ils reconnaissent tout à coup à la télévision, que leurs parents entendent à la radio, qui signe des articles dans divers médias, que tous les organisateurs de festivals de la bière au Québec consultent et qui donne des conférences sur le sujet un peu partout dans le monde. Mario D’Eer reconnaît qu’il a, outre sa fille et sa conjointe, deux pasions dans la vie : l’enseignement et la bière. Mais qu’on le sache, il est, de loin, bien davantage le stéréotype de l’enseignant à l’élémentaire que celui de l’homme des tavernes.

On dira qu’il est tombé dedans à la naissance, à Québec, puisque son père était d’origine Belge. Mais son intérêt pour la bière se situe bien au-delà du boire, bien qu’il précise que la dégustation du breuvage, dans ses infinies subtilités, est au cœur de sa passion. Sinon, ça donne quoi, n’est-ce pas, la biérologie? Mario D’Eer a entre autres publié 14 livres sur la bière, dont plusieurs trônent sur les rayons de brasseurs en France, en Allemagne, en Italie et en Belgique, ainsi que partout au Canada français. Il est toujours étonné, dit-il avec un large sourire modeste, d’être reconnu lorsqu’il visite ces lieux qu’il affectionne, un peu partout en Europe.

Mais ça commence comment, une telle passion pour la bière? «Je pense que tous les petits gars ont ça dans leurs gênes, si tu décortiques leur ADN. Personnellement, j’ai connu le triumvirat Molson-Labatt-O’Keefe à l’époque. Je buvais de la O’Keefe parce que je suis originaire de Québec et que je prenais pour les Nordiques. À cet âge-là, on ne se pose pas de questions.» Mais les goûts évoluent avec l’exploration. Mario D’Eer habite plus tard en Allemagne (son père était militaire) et il visite sa famille éloignée en Belgique, où il se mouille les lèvres à multitude de bières différentes les unes des autres. Il est fasciné et marqué : «Wow, toutes ces bières que je n’aurai pas le temps de boire».

De retour au pays, il renonce à la cigarette et dépose religieusement en banque l’argent ainsi épargné, une somme suffisante pour retourner chaque année en Europe pour goûter, une à une, toutes ces bières qu’il n’avait qu’eut le temps de voir.

Un premier livre



Ainsi, le paysage des micro-brasseries qui se développe par la suite au Canada, ne lui est pas du tout inconnu. Il avait vu brasser et il avait goûté de cette bière ailleurs dans le monde.

«Oui, j’avais une gorgée de connaissances de plus sur la bière que le commun des mortels d’ici. Vraiment un soupçon de plus seulement. Mais c’était déjà assez pour que les gens me voient comme un expert. Aujourd’hui, le moindre amateur de bière en connaît bien davantage», reconnaît-il en éclatant de rire. Mais, dit-il, il décodait le bluff des vendeurs de bière à l’endroit d’un consommateur parfois naìf, et cela le dérangeait. Il entreprit donc de rédiger un simple dépliant établissant certains faits. Mais comme sa seule introduction dépassait 20 pages, il décida de continuer à écrire un petit moment et son premier de 14 livres allaient être publié chez Trécarré, une maison d’édition montréalaise.

«Après le premier livre, je passais pour un expert, bien que je savais qu’il n’y avait pas grand-chose là. Tout était basé sur des recherches assez superficielles», avoue-t-il candidement. Mais cela le motiva à approfondir ses recherches pour justement acquérir ce niveau d’expertise.

Il se mit à visiter des brasseries, ici et en Europe, où il était bien accueilli parce qu’il était un ‘auteur publié’ sur le sujet de la bière. «Et les gens me parlaient et j’apprenais, j’apprenais comme ce n’est pas possible; j’ai donc décidé d’écrire un autre livre pour compléter le premier. Et ç a fait boule de neige.»

Et Orléans?



«Quand le temps est venu de m’acheter une maison, explique-t-il, c’est ici que j’ai acheté spontanément. Le côté francophone a été un facteur important et aussi, c’est presque la banlieue de Montréal (ici une ville où il doit se rendre régulièrement pour ses affaires de bière)»’, ajoute-il en riant. «Et puis tu sais, le fait d’habiter ici, dans la région, a contribué à faire ce que je suis. Avec la LCBO, la SAQ, le Brewer’s Retail, les dépanneurs québécois, imagine le choix de bières qu’on a ici. Des bières de partout dans le monde. L’endroit pour devenir un expert international en bières, c’est ici, je te le jure. La SAQ et la LCBO ont un code d’éthique très élevé au niveau de l’entreposage, du transport et de la manipulation que tu ne retrouve pas aux États-Unis et ailleurs. Et quand tu vas en Allemagne, tu ne peux pas trouver de meilleur choix de bières allemandes. Tu vas en Belgique, tu as les meilleures bières belges. En Angleterre, les meilleures britanniques. Mais il n’y a pas autre chose. Si tu veux avoir le meilleur choix de bières du monde entier, c’est à Ottawa et dans l’Outaouais», martèle-t-il, tout à coup très sérieux.

Enseignant d’abord



Mais Mario D’Eer est-il un enseignant ou un gars de bière? «Je suis d’abord un prof réplique-t-il spontanément; je suis tombé en amour avec la job, une job extraordinaire, la plus belle job au monde.»

«Quand j’étais à l’école, j’étais un deux de pique, un border-line délinquant; c’est quasiment un miracle que je me sois rendu à l’université. Je vois ainsi venir certains des petits. Je suis très manipulateur, dans le bon sens du mot, pour les motiver, et c’est comme si je refaisais ma propre éducation», dit-il en maintenant le large sourire du gars sérieux, qui ne se prend pas trop au sérieux.

Et encore ? «Je ne suis pas orgueilleux, mais je suis fier, et lorsque la préposée à l’accueil d’une brasserie, en France, en Suisse ou en Belgique crie au brasseur derrière : ‘Mario D’Eer est ici’, et que le gars arrête tout pour venir me serrer la main, ça me fait un petit quelque chose».

‘Mais au bout du compte, je suis tout simplement un chanceux qui a la veine d’être bien traité un peu partout où il va et d’avoir un revenu additionnel en buvant de la bière.’