Mario D'Eercommuniquez avec moi

Enseignant, auteur, biérologue

La meilleure bière au monde



La meilleure bière au monde est invariablement celle qui est en train de livrer les secrets de son existence dans mon verre. Le plaisir qu'elle me procure est une toute autre histoire. De temps à autre, une dive mousse tapisse les parois de mes entrailles et m'entraine de l'autre côté de la matérialité. Je me laisse alors bercer pendant quelques minutes par la douce euphorie du bonheur infini. Seulement, la bière qui me procure cette sensation absolue n'est peut-être pas celle qui exerce le même effet sur votre âme. Qui suis-je pour vous imposer mes préférences? Qu'elle est la nature de ma mission de chroniqueur?



Chaque bière est unique. Toute tentative de regroupement dans une classification parfaite est impossible. Aux limites existentielles de la dégustation, nous pouvons établir autant de façons de regrouper les bières qu'il en existe de marques. Nous pouvons toutefois facilement en déterminer 53 types, offrant autant de missions gustatives; désaltérer, à l'apéritif, aux repas en fonction de différents mets, au digestif, au dessert, etc. Comment alors juger de la supériorité - ou de l'infériorité d'une bière? Si j'utilise le critère «pouvoir de désaltérer» pour juger une St-Ambroise Stout alors que je suis en train de tondre ma pelouse, je devrai lui accorder une note plutôt faible. Mais au dessert, mes amis, notaient avec un gâteau au chocolat, quel régal!


Le plaisir intrinsèque du gouteur, enfin le mien, ne réside pas dans le geste de boire les bières que je préfère, mais bien dans la joie que me procure leurs décryptages.

Le monde de l'appréciation des bières nous plonge dans l'univers einsteinien de la relativité des choses. Certaines bières laissent dans notre souvenance l'empreinte indélébile d'une implosion gustative d'une grande splendeur. Boire une première Mort Subite Lambic à Bruxelles dans l'estaminet du même nom exerce habituellement cet effet, que l'on aime cette bière ou non. Il s'agit ici d'une communion solennelle avec le grand esprit de la papille céleste. Boire une bière, n'importe quelle bière, avec Demi Moore (ou Tom Cruise, c'est selon), nous transporterait de toute évidence du côté de l'euphorie, surtout si nous nagions, nus, dans la même chope... Certains élixirs se suffisent à eux-mêmes. Humecter nos mandibules avec une seule de ses larmes élève alors notre âme à un niveau transcendantal où toute notion du malt et du bien devient chimérique. Orval est l'une de celles-là.



La plus importante qualité d'un bon dégustateur n'est pas sa capacité physique de gouter, mais bien son attitude à l'égard de la noble boisson. Doit-il boire ce qu'il aime ou aimer ce qu'il boit ? À cet égard, l'image de la bière exerce une influence importante dans nos dispositions. Comme en amour, «l'essentiel est invisible...», mais à l'instar des grands sentiments, les apparences sont incontournables lorsque nous buvons les yeux ouverts. La plus importante qualité d'un bon dégustateur est surtout d'avoir l'esprit ouvert. En d'autres mots, de boire ce qu'il aime, tout en tentant de trouver les raisons pour lesquelles il devrait aimer ce qu'il déguste...



Comme dans la vie, ce n'est ni tout à fait noir ni tout à fait blanc. La vérité se situe quelque part dans l'univers en perpétuelle expansion entre ces deux pôles. Le plaisir intrinsèque du gouteur, enfin le mien, ne réside pas dans le geste de boire les bières que je préfère, mais bien dans la joie que me procure leurs décryptages.



La deuxième plus importante qualité d'un bon gouteur relève aussi du cours de psychologie 101: être curieux, s'abreuver de cette soif insatiable de tout connaitre et de profiter pleinement, goulument, des informations gravées dans les livres, les revues, les journaux. Rencontrer des brasseurs, visiter des brasseries, poser mille-et-une questions sur chacune des facettes de ces bières précieuses.


La troisième plus importante qualité d'un bon gouteur est la volonté de pratiquer. Il en est de la dégustation de la bière comme des Olympiques; pour s'améliorer, il faut répéter inlassablement les gestes de notre profession, et observer les effets de chaque transpiration qui disparait dans la profondeur de notre existence. Découvrir les nouvelles bières, certes, mais aussi redécouvrir celles que nous connaissons déjà. En matière bière, le risque se profile aisément: À trop boire, on ne goute plus! Sans parler des conséquences pour notre santé. Mais ici comme dans la vie, il ne faut pas oublier que l'aboutissement est inévitable. Aussi bien verser dans notre verre quelques éclats de paradis, avant de nous y retrouver.



Pour en revenir à la nature de ma mission de chroniqueur, je crois qu'elle consiste tout simplement en la traduction des flaveurs qui me bercent, en mots pour vous le dire. Ces alignements de textes et d'idées constituent à leurs tours autant d'occasions de décupler le plaisir de boire, de le réhabiliter ou encore d'apaiser un baume sur la morsure d'une bière que je n'aime pas. La façon de le dire, c'est avant tout l'émotion que nous amplifions lorsque nous dégustons avec une personne qui s'abreuve de la même passion. Le mariage de nos exclamations nous élève beaucoup plus haut que l'addition de nos gorgées isolées!