Passion: Monsieur houblon



par Josée Blanchette, L’Actualité, 15 septembre 1997



Mario D'Eer
Les yeux clairs comme de l’eau, le regard franc comme le bois, la poignée de main ferme. Mario D’Eer a la stature d’un buveur de bière forte et houblonnée. Le fondateur de l’Ordre de Saint-Arnould et l’organisateur du Festibière de Chambly n’est pourtant pas l’homme d’une seule bière. Son festival en propose quelque 300 marques, et lui-même rêve de goûter aux 5000 bières qui se brassent sur la planète. «Contrairement à ce qu’affirme le dicton, non seulement je considère que les goûts sont à discuter, mais je suis d’avis que nous retrouvons dans le respect des goûts de chacun le germe de la paix sur la terre», dit le fondateur de BièreMAG, le seul magazine de langue française consacré à la bière, au whisky et à la joie de vivre.

Affichant l’humilité des véritables connaisseurs, ce gouteur acharné tente de pallier son ignorance depuis une quinzaine d’années et laisse aux autres le soin de «péter de la broue». Le snobisme entourant la bière est très récent. Avant, on était considérés comme des «buveux de bière». J’ai fondé l’Ordre de Saint-Arnould pour approfondir nos connaissances, BièreMAG pour les diffuser et le Festibière pour célébrer la bière.»

Installé sur le site magnifique du fort Chambly, au bord du Richelieu, le Festibière en est à sa troisième édition. Couru tant par les microbrasseries écossaises et québécoises que par les grands brasseurs belges et irlandais, il permet de faire des découvertes inusitées. On y boit moins et mieux.

Bière au chocolat, au fruit de la passion, à la citrouille ou à la cerise, bière de septembre ou de mars, bière d’abbaye ou des sorcières d’Ellezelles, bière au rhum, aux épices ou à la téquilla, chacune a un petit quelque chose d’enivrant que les autres n’ont pas. Il en existe même une Suisse au cannabis! Une idée moins saugrenue qu’elle ne semble puisque le cannabis appartient à la grande famille unie du houblon.

Loin d’affirmer qu’il les aime toutes avec un égal bonheur des papilles, Mario D’Eer a ses préférences, notamment pour la Duvel et l’Orval, deux Belges bon teint par qui le germe du vice s’implanta en lui pour de bon. «ne me demandez pas de les critiquer, ce sont mes bières étalons.» Une gorgée (ou deux) aura suffi pour faire de lui un fanatique du col blanc et du verre cerné.

Pour avoir trinqué à quelques reprises avec cet amateur sincèrement épris d’eau, de levure, de malt et de houblon (les quatre ingrédients), je n’hésite pas une seconde à croire qu’il a investi toutes ses rentes dans le Festibière de Chambly. Il a quitté son poste de fonctionnaire auprès du gouvernement fédéral après 15 années de loyaux services. « Je m’emmerdais royalement dans la fonction publique. Et malgré tous le scepticisme qui accompagne les nouveaux départs, le Festibière est un gros succès populaire : il attire 35 000 personnes.» Mario D’Eer fait partie de cette petite portion de gens pour qui les études et le travail ont pris des directions tout à fait opposées. Dans son cas, la maudite boisson a pris le dessus sur sa formation de criminologue!

«Le Québec est un véritable paradis pour les amateurs de bière», prétend ce voyageur qui a roulé sa bosse dans plusieurs pays à vocation brassicole et lancé le circuit touristique «Sur la route belge de la bière». En Allemagne, on boit allemand et en Hollande, on boit hollandais. Au Québec, on est ouvert à tous les genres et on a beaucoup de choix. Ailleurs - sauf peut-être à San Francisco, à Boston et dans quelques villes de la Nouvelle-Angleterre -, la bière est très régionale. » En témoignent les microbrasseries québécoises, qui, selon lui, ont chacune des influences propres, soit anglaises, soit allemandes, soit belges. «La différence de mentalité entre les micros et les grandes brasseries est énorme et se mesure dans les détails. Le buveur de bière de micros utilise le bon verre à la bonne température. Il est sensible à l’étiquette, à la bouteille, aux saisons. Il boira une blanche à l’apéritif et une Guinness comme digestif.»

Mario D’Eer n'est pas seulement épris de houblon, mais également d’histoire, de géographie, de philosophie et d’économie. La bière encapsule tous les enjeux. Dans cette «eau améliorée», on retrouve les pistes d’éléments de survie de l’humanité. «J’adhère à la thèse qui veut que la bière ait été ‘inventée’ dès que l’Homme fut passé du stade de chasseur-cueilleur à celui d’agriculteur. Les deux premières céréales cultivées, l’orge et le blé, se retrouvant en surplus, on les conservait dans des jarres remplies d’eau. Les archéologues ont découvert des enzymes propres à la fermentation de céréales en grattant le fond de ces jarres.» Ainsi serait née la bière. Quant à la levure, elle fut utilisée bien avant qu’on en comprenne les effets au 18e siècle : jusque là, on attribuait son pouvoir à une intervention divine et ses effets, à une facétie du diable!

Pour Mario D’Eer, l’important reste le goût. Lorsqu’il ferme les yeux après avoir examiné la couleur, la limpidité, le pétillement et l’adhérence de la mousse d’une bière, il se perd dans les notes de caramel brulé, d’orange, de pamplemousse, de cacao et de café. Exactement comme un oenologue hume le vin. Sur la langue, il examine l’amertume, l’acidité, la rondeur, le sucré, le salé, la longueur en bouche.

Au restaurant comme à la maison, dans 98 % des cas, il commande des bières selon les plats et l’ordonnance du repas. Il m’a déjà fait la preuve par A + B…ière qu’on peut accompagner un grand repas français, fromage et dessert compris, de toutes sortes de houblons, des plus typés aux plus doux. «Mon premier choc culturel en France, s’est passé à Eurobière, dit-il. Les Français nous ont servi du vin au diner de gala! Les Québécois, eux, ont fait venir de la bière. Je ne dis pas que le vin n’est pas bon, mais je préfère la bière.» Mario D’Eer applique la même ouverture d’esprit au Festibière, où toutes les grandes brasseries, même si elles boudent leur plaisir pour l’instant, sont invitées à venir y planter leur stand. L’organisateur hausse les épaules en levant son verre de Guillotine belge. «Nous, on ne boycotte personne. À chacun de voler le show. La bière, c’est l’amitié.»

Pour Mario D’Eer, l’amitié c’est sacré. Et en plus, ça s’arrose. (Festibière de Chambly, du 4 au 7 septembre 1997).